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Le square d'Orléans


Le square d'Orléans figure sans aucun doute au rang des ensembles architecturaux néo-classiques les plus remarquables de la capitale. Occupant l'emplacement d'un vaste domaine ayant appartenu sous le premier Empire à la famille du musicien Auber et conçu à la fin de la Restauration par l'architecte anglais Cresy, puis résidence de nombreuses personnalités littéraires et artistiques de l'époque romantique, cette cité privée vouée à la quiétude et à la discrétion constitue l'un des fleurons de la Nouvelle Athènes.

En 1822, M. et Mme Douix vendirent pour 250 000 f leur propriété à Anne-Françoise Hippolyte Boutet-Mars, artiste sociétaire du Théâtre français, haute figure du quartier s'il en fut. Deux ans plus tard, le 30 avril 1824, elle cédait à son tour 550 000 f maison, bâtiments, cour, jardin et dépendances à Robert Foster Grant, propriétaire domicilié 18, rue de la Rochefoucault, Adeline Maria Thellusson, Jacques de Trobriand, ancien colonel de cavalerie et Auguste Constantin, architecte domicilié 52, rue Saint-Lazare. A cet effet, les nouveaux acquéreurs avaient constitué une société, envisageant l'acquisition d'une maison limitrophe, "dont la possession combinée avec celle de la grande maison qui doit être achetée de Mlle Mars offrira un ensemble propre au développement de projets de percements spéculatifs et utiles ... imaginés et proposés par M. Constantin". L'on prévoyait alors "les percements divers et la revente par divisions de ces deux immeubles". L'intérêt social était divisé en deux parts : un tiers à Constantin comme auteur du projet et les autres tiers conjointement aux associés. Si Constantin, important promoteur du quartier, ne disposait d'aucun fonds, Grant et Mlle Thelusson apportaient 300 000 f et Trobiand 25 000 f. Les projets spéculatifs de Constantin n'ayant été guère concluants, Edward Cresy acquiert le tout le 12 mars 1829 par adjudication pour 303 236 f, bouleversant les lieux et élevant un vaste ensemble architectural dont l'unité stylistique frappe toujours le visiteur par l'ampleur des divers corps de bâtiment et l'élégance des formes. Le tout est ordonnancé autour d'une vaste cour d'honneur : "quatre corps de bâtiments en carré" reposent "sur des basements en contrebas du sol, protégés par une fosse qu'enjambent les perrons".

L'avant-corps central du côté nord comporte un portique à piliers carrés. Orné de quatre demi-colonnes à chapiteaux ioniques, il occupe grosso modo l'emplacement d'une demeure précédente, elle aussi dotée du même nombre de colonnes et d'un perron. Peut- être s'agit-il de l'ancienne façade préservée, cependant il semble plutôt que le style adopté se rapproche davantage du décor des façades londoniennes des années 1820, ainsi dans les abords de Regent's Park, oeuvre de John Nash, que des folies parisiennes. De plus, la colonnade de la façade sud, élevée en pendant, apparaît rigoureusement identique à la précédente.

Néanmoins, la volonté de garder présent un certain esprit des lieux apparaît manifeste et le cadre initial subsiste, bien qu'"enrobé "et singulièrement élargi, alors que le côté bucolique du lieu se soit réduit à un massif orné d'une fontaine au charme prenant.

Le recours à la brique, rare à Paris pour des bâtiments aussi importants, se ressent également de l'influence anglaise.
La cité des Trois frères est désormais dénommée "square ou place d'Orléans", vraisemblablement en hommage à Louis-Philippe et à sa famille, ainsi que le sera la rue d'Aumale toute proche.

L'avocat anglais Edward Richardson adjudicataire pour 765 221 f en 1833 et 924 987 f en 1835 (surenchère), parvient en 1837, après certaines difficultés de voisinage dues au propriétaire d'un chantier de bois à brûler rue Saint-Georges, à régler la question de l'approvisionnement en eau : désormais le square "reçoit l'eau du canal de l'Ourcq par un tuyau de fonte qui part de l'aqueduc situé aux environs des rues de Bréda et de Navarin".

Richardson, sensible au goût néo-classique - il était domicilié Adelphi Terrace, ensemble élevé par les frères Adam au XVIIIe siècle et détruit en 1936 - meurt à Londres la même année. Son héritier, Beavan, adjudicataire du tout pour 1 452 683 f en 1849, le cède à Félix Valérien Miécislas, comte de Komar et Nicolas Marie baron Clary 1 718 408 f. Un an plus tard, la Caisse Générale des Actionnaires, représentée par le banquier Polydore Moïse Millaud, s'en rend adjudicataire à son tour pour 2 232 683 F.
Si l'entrée initiale se situait au n° 36 rue Saint-Lazare, le prolongement de la rue Taibout vers le nord aura pour conséquence de déplacer l'accès principal vers le n° 80 de cette voie où l'on élève un immeuble à cette occasion en 1859.
En 1862, cette véritable emprise urbaine comprend quatre cours (cours d'honneur, cour des écuries...), plusieurs jardins et huit bâtiments de quatre et cinq étages, abritant 35 grands appartements, onze moyens ou petits, cinq ateliers d'artistes, écuries et remises, le tout étant desservi par au moins 17 escaliers. L'on indique que "les pièces sont généralement vastes et d'une grande élévation et la décoration est en rapport avec l'importance des appartements destinés à la classe aisée". On peut ainsi citer parmi les éléments les plus remarquables du décor intérieur une scène de ruine peinte dans l'esprit du XVIIIe siècle finissant, un parquet en marqueterie avec incrustations, orné de motifs fleurdelisés, ou bien encore ces cartouches en relief (scènes de chasse) d'une ancienne salle à manger d'époque second Empire.

Dès sa construction, le square d'Orléans devient rapidement un lieu à la mode, recherché des artistes et des gens de lettres, attirant également des familles de l'aristocratie et de la grande bourgeoisie. On signale ainsi la présence du conseiller d'Etat Boulatignier en 1852, de la baronne Gros en 1857, tandis que le prince Murat loue une partie des écuries en 1859. Parmi les personnalités les plus en vue, figurent d'Ortigue le rédacteur en chef du Ménestrel, d'au moins 1849 à 1854, et Alfred Nettement (1805-1869), qualifié d'homme de lettres. Cette haute figure du mouvement légitimiste fut l'auteur d'une histoire de la Restauration remarquée.

L'un des premiers locataires du square, Alexandre Dumas, organisa le 30 mars 1833 un grand bal costumé. A cette occasion, il confia aux grands noms de l'école romantique le soin d'orner un appartement voisin du sien et mis à sa disposition pour l'occasion. "Les Ciceri se chargeaient des plafonds. Il s'agissait de tirer d'un roman ou d'une pièce de chacun des auteurs qui seraient là" nous conte-t-il dans ses Mémoires.

"Eugène Delacroix se chargea de peindre le roi Rodrigue du Guadalete, sujet tiré du Romancero, traduit par Emile Deschamps ; (Louis Boulanger choisit une scène de Lucrèce Borgia, Clément Boulanger une scène du Sire de Giac, Tony Johannot une de Cinq-Mars) ; Descamps promit un Debureau dans un champ de blé émaillé de coquelicots et de bleuets ; Granville... s'engagea à reproduire toutes nos charges dans un tableau représentant un orchestre de 30 à 40 musiciens, les uns froissant des cymbales, les autres secouant des chapeaux chinois, ceux-ci soufflant dans des cors et des bassons, ceux-là raclant des violons et des basses. En outre, il devait faire des danses d'animaux au-dessus de chaque porte. Barye prit pour lui les supports des fenêtres : des lions et des tigres de grandeur naturelle formeraient ces supports. Nanteuil faisait les encadrements, les ornementations, les panneaux de portes... Un onzième décorateur s'était fait inscrire, Ziegler. On ne comptait pas sur lui, mais on avait prévu le cas : un panneau avait été laissé en blanc. Ce panneau lui fut donné pour y faire une scène d'Esmeralda. Trois jours avant le bal, tout le monde était à son poste : Alfred Johannot esquissait sa scène de Cinq-Mars ; Tony Johannot, son sire de Giac ; Clément Boulanger, sa Tour de Nesle ; Louis Boulanger, sa Lucrèce Borgia ; Jadin et Descamp travaillaient en collaboration à leur Debureau, Granville à son orchestre, Barye à ses tigres, Nanteuil à ses panneaux de portes, qui étaient deux médaillons représentant, l'un Hugo, l'autre Alfred de Vigny".

Delacroix surprit par la virtuosité avec laquelle il s'acquit de sa tâche :

"en un instant, et comme si l'on eut déchiré une toile, on vit sous sa main apparaître d'abord un cavalier, tout sanglant, meurtri et blessé comme lui, n'ayant plus assez de l'appui des étriers, et se courbant sur sa longue lance ; autour de lui, devant lui, derrière lui, des morts par monceaux ; au bord de la rivière, des blessés essayant d'approcher leurs lèvres de l'eau, laissant derrière eux une trace de leur sang ; à l'horizon, tant que l'oeil pouvait s'étendre, un champ de bataille acharné, terrible ; sur tout cela, se couchant dans un horizon épaissi par la vapeur du sang, un soleil pareil à un bouclier rougi à la forge ; puis, enfin, dans un ciel bleu se fondant à mesure qu'il s'éloigne, dans un vert d'une teinte inappréciable, quelques nuages roses comme le duvet d'un ibis. Tout cela était merveilleux à voir : aussi un cercle s'était-il fait autour du maître, et chacun, sans jalousie, sans envie, avait quitté sa besogne pour venir battre des mains à cet autre Rubens qui improvisait à la fois la composition et l'exécution. En deux ou trois heures, ce fut fini".

"A minuit le spectacle devient extraordinaire", précise André Maurois.

"Tous les grands noms de Paris étaient là, non seulement artistes, écrivains, acteurs, mais des hommes graves comme La Fayette ; Odilon Barrot ; François Buloz, de la Revue des deux Mondes ; le docteur Véron de la Revue de Paris... On ne peut imaginer ce que fut ce bal de Dumas".

La variété et la richesse des costumes contribua grandement au succès de la réception :

"Alexandre Dumas portait lui-même ‘un charmant costume de 1525', la maîtresse de maison, Belle Krelsamer, avait une robe de velours noir à la Hélène Fourment, mademoiselle Mars, Johanny, Michelot, Menjaud, Firmin étaient venus avec leurs costumes d'Henri III, Rossini avait pris le costume de Figaro, Alfred de Musset était en paillasse, Eugène Sue en domino pistache, Pétrus Borel en jeune France, Ziegler en Cinq-Mars, Clément Boulanger en paysan napolitain, Roqueplan en mexicain, Delacroix en Dante, Chenevard en Titien, les sculpteurs Moine en Charles IX, Barye en tigre du Bengale...".


En 1842, l'installation de George Sand et Chopin quittant la rue Pigalle, nous vaut une évocation suggestive de la vie qu'on y menait alors :

"L'appartement est arrêté dans le square. Après en avoir vu une cinquantaine j'y suis revenue parce que c'est le plus beau et le moins cher. Ils sont tous hors de prix, plus que jamais. Cet appartement était en effet trop peu complet pour nous tous. Chopin a trouvé dans le square même un petit local avec un assez grand salon, donnant sur la verdure, tranquille, et pas cher, de sorte qu'il n'aura que la cour à traverser pour aller faire le professeur et revenir dîner. Nous avons un énorme salon pour mettre un billard, un jardin grand comme la main où on peut cultiver une corbeille de fleurs et faire faire pipi à Pistolet, enfin deux pièces pour Bouli (Maurice Sand, son fils) afin qu'il ne couche pas dans sa peinture. Je crois que nous serons aussi bien que possible " écrivait George Sand qui songeait à "attirer Delacroix dans le square".

"Nous sommes installés depuis deux jours Place d'Orléans n° 5 rue S(aint) Lazare, l'appartement est très beau et très commode, mais nous y manquons encore de tout. J'ai fait quelques progrès dans la patience. Le maestro s'évertue de son côté et se prépare dans la même place d'Orléans au n° 9 un salon magnifique pour recevoir ses magnifiques comtesses et ses délicieuses marquises. Solange est rentrée dimanche en pension sans larmes ni fureur. Elle a été même assez gentille. Maurice plante des clous et suspend ses plâtres et brimborions à la muraille... Je te prie de me faire envoyer tout de suite un tapis rayé vert et rouge qui était dans la chambre de Chopin à Nohant avant que tu fisses faire son parquet. Plus les restes de celui qui était dans ma chambre... Enfin envoie-moi aussi un grand vieux tapis à ramages avec bordures d'ananas... " demandait-elle à Hippolyte Chatiron.

Elle évoque également la profonde amitié qui unissait certains des occupants du square entre eux :

"Ce qui nous donne un air campagne, aussi, c'est que je demeure dans le même corps de logis que la famille Marliani, Chopin dans le pavillon suivant, de sorte que, sans sortir de cette grande cour d'Orléans, bien éclairée et bien sablée, nous courons le soir des uns chez les autres, comme de bons voisins de Province. Nous avons même inventé de ne faire qu'une marmite et de manger tous ensemble chez Mme Marliani, ce qui est plus économique et plus enjoué de beaucoup que le chacun chez soi. C'est une espèce de Phalanstère qui nous divertit et où la liberté mutuelle est beaucoup plus garantie que dans celui des Fourriéristes (sic). "On se réunissait le soir pour des séances de musique, de lecture, Sand et Chopin avaient uni leurs amis. Ceux de Sand étaient Pierre Leroux, Delacroix, Balzac, Henri Heine, Marie Dorval, Hortense Allart et tous les Berrichons ; ceux de Chopin des musiciens, des femmes du monde et des Polonais".

Il arrivait que l'on reçût l'élite de la société parisienne, ainsi le baron James et la baronne Betty de Rothschild, lors "d'une soirée impromptue de musique et de poésie".

Portraitiste de renom, Claude-Marie Dubufe demeure square d'Orléans de 1841 à 1850, partageant son atelier avec son fils Edouard, lui-même gendre du pianiste Zimmermann, autre résident dont les autres filles s'unirent à Gounod, à l'architecte Pigny actif rue d'Aumale, et au médecin de Louis-Philippe.

Dans ses Souvenirs littéraires, Maxime du Camp a évoqué sa présence plus tardive à cette prestigieuse adresse, disposant d'abords agrestes : "J'habitais alors la cité d'Orléans et mes fenêtres donnaient sur un magnifique jardin, restes du parc de l'hôtel des trois frères Duvernay. L'hôtel était inhabité et le jardin abandonné ; au milieu de Paris, c'était une forêt vierge en miniature ; les herbes y poussaient comme dans la savane, les rosiers grimpants dévoraient les érables, des marronniers dominaient les taillis de cytises, un épicéa servait de retraite aux ramiers, un saule pleureur s'inclinait au-dessus d'un bassin qui disparaissait sous la lèpre des lentilles d'eau. C'était un grand repos pour les yeux et pour l'esprit. Le prolongement de la rue Taitbout jusqu'à la rue d'Aumale a détruit cette oasis. J'installai Flaubert dans mon appartement, où un soir après le dîner, Gautier lui donna la "consultation" qu'il désirait. Ni l'un ni l'autre ne se comprirent, car ils parlaient une langue différente. En écoutant les considérations de Flaubert sur l'art et les devoirs de l'artiste, Gautier ébaucha un sourire et, prenant le contre-pied de la piste, ce qui lui arrivait quelquefois, il répondit : "je connais ça ; c'est la maladie du début comme la rougeole est la maladie de l'enfance...".

Acquis à la fin du XIXe siècle par la famille Normand, industriels d'Elbeuf, le square d'Orléans a su garder depuis la distinction et la tonalité générale d'un des hauts lieux du romantisme.

 

CENTORAME B. (dir.), La Nouvelle Athènes, AAVP, 2001

 

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